Urbanisme en URSS : histoire et caractéristiques

L’urbanisme soviétique présente la particularité d’être l’expression d’un processus totalitaire. L’Etat ne connaissant pas dans sa politique urbaine de contraintes juridique ou économique les urbanistes intégrés dans les sphères de pouvoir du Parti ont pu pleinement mettre en œuvre leur vision de la planification urbaine.

Leur vision trouve sa source dans le courant d’urbanisme dit « progressiste » ou « moderniste » émergeant au XIXème siècle sous la plume de penseurs tels Owen, Fourrier, Richardson ou Proudhon. Ce courant vise à identifier les besoins fondamentaux de tout être humain (indépendamment la culture auquel ce dernier appartient) afin de prescrire l’édification de secteurs urbains répondant chacun d’entre eux. Les rédacteurs de la Chartes d’Athènes, écrite en 1933 au cours du congrès international de l’architecture moderne (CIAM), identifieront ainsi quatre grandes fonctions urbaines universelles : habiter, travailler, circuler, se cultiver le corps et l’esprit.

Les intellectuels modernistes auront à cœur, depuis la publication de La question du logement par Friedrich Engels en 1872, d’assurer un « minimum vital » aux habitants des nouveaux quartiers répondant notamment aux nécessités les plus élémentaires de l’hygiène.

La Cité industrielle de Tony Garnier, ouvrage publié en 1917, aura une influence considérable sur les urbanistes rationalistes, y compris les constructivistes russes guidés par Malevich et Tatlin. L’art moderne constitue également une influence majeure : ces penseurs retiennent du cubisme, selon Kahnweiler, « une image complète et dépouillée en même temps de tout ce qui est momentané, accidentel, retenant seulement l’essentiel, le durable ».

Il est possible d’identifier trois grandes périodes dans l’histoire de l’urbanisme en URSS : la période révolutionnaire s’étendant de 1917 au années 1930, la période stalinienne s’écoulant des années 1930 à 1956, et enfin la période poststalinienne définie entre 1956 et la chute de l’union soviétique en 1991.

Cette histoire est d’abord celle d’un formidable mouvement d’exode rural, la population urbaine de l’Union soviétique passant entre 1926 et 1955 de 26,3 millions d’habitants à 86,3 millions, soit un taux d’urbanisation de la population évoluant de 18 à 50%.Dans l’esprit des intellectuels soviétiques l’arrachement des individus à leur milieu rural signifie l’éradication des appartenances religieuse et sociale antérieures et la formation d’un individu neuf, formé selon les idéaux révolutionnaires.

De nombreux architectes et urbanistes étrangers sont attirés en URSS entre la fin de la révolution soviétique et la prise complète du pouvoir par Staline durant les années 1930. Ces intellectuels sont séduits par l’idéal communiste ainsi que par la liberté d’action qu’ils trouvent ce nouvel Etat, bien plus importante qu’au sein des autres Etats européens venant tout juste de sortir de la Première Guerre mondiale. La plus grande partie d’entre eux proviennent de l’Allemagne. Ainsi des figures de renom tels Walter Gropius (co-fondateur en 1919 du Bauhaus à Weimar), Ludwig Hilberseimer et Peter Behrens ont contribué à des concours organisés par l’Etat soviétique.

Durant les années 1930 la concentration progressive du pouvoir politique entre les mains de Staline et le vaste mouvement de répression des purges soviétiques met fin à cette période d’innovation et met au pas l’urbanisme. On assiste au retour du style néo-classique, déjà prédominant au XVIIIème et XIXème siècles en Russie, dans une approche monumentale. Il trouve une de ses illustrations les plus frappantes dans l’université d’Etat Lemonossov de Moscou

L’urbanisme soviétique favorise l’édification de grands blocs fermés, comme l’illustre la ville nouvelle de Magnitogorsk. Dans cette cité sont toujours visibles à l’heure actuelle les grandes divisions mises en place par les urbanistes soviétiques. On distingue ainsi deux grandes zones résidentielles, agencées par une rigoureuse trame orthogonale, d’importants espaces verts ainsi qu’une zone industrielle coupée des espaces d’habitation d’un côté par le fleuve coupant la ville en deux, de l’autre par des espaces verts.

La mort de Staline, en 1953, puis le XXème Congrès du Parti Communiste en 1956 mettent fin à la période stalinienne. Moscou décide de mettre fin au déficit résidentiel en vingt ans, on assiste alors à une industrialisation de l’industrie du bâtiment, ainsi que la prohibition de toute forme de pompe et de décoration, choix en rupture avec le style stalinien.

En 1958 sont institués les micro-raïons, abréviation désignant les « Régulation et normes d’urbanisme et de construction de ville ». Aux secteurs des cités sont alors distribués différents usages : des zones résidentielles, des zones industrielles, des zones de transit et enfin des espaces de prestation de services, séparées dans tous les cas par des espaces verts. Les micro-raïons constitue l’unité de base de la planification urbaine et s’étend sur 0, » à 0,5 km², pour une population entre 10 000 et 15 000 habitant. Il faudra attendre l’époque de Brezhnev pour que les espaces d’habitation deviennent plus spacieux, les barres résidentielles ou « jruschovkas » rapidement édifiées à moindre coût perdant de leur attractivité.

La ville soviétique se caractérise tout d’abord par l’importance accordée aux espaces verts, dans l’optique d’une ville-campagne chère aux urbanistes progressistes. On constate d’un côté la recherche d’un dépassement de l’antagonisme entre ville et campagne et de l’autre l’application d’une exigence hygiéniste conduisant à la dispersion des constructions. On pense au mot de Gropius , selon lequel « Le but de l’urbaniste doit être de créer entre la ville et la campagne un contact de plus en plus étroit »

Lénine ne disait-il pas : « Nous devons atteindre la fusion de l’industrie et de l’agriculture, basée sur la rigoureuse application de la science, combinée avec l’utilisation du travail collectif, et par l’utilisation d’un plan d’aménagement plus diffus pour le Peuple. Nous devons mettre fin à la solitude, à la démoralisation et à l’enclavement du village, de même qu’à la malsaine concentration des foules dans les cités ».

L’urbaniste communiste focalise son attention sur les espaces de vie commune et non sur les espaces résidentielles. La planification de l’économie conduit à réduire à la portion congrue l’espace accordé aux commerces. L’importance des manifestations organisées par le pouvoir amène au contraire à dégager des grandes artères ainsi que de spacieuses places devant former le centre politique des « travailleurs », autour desquelles sont groupées les édifices du Parti et du gouvernement, les centres commerciaux, les palais de la culture et autres monuments.

La parité hommes/femmes recherchée par le pouvoir soviétique amènent à la construction d’espaces publics censés mettre fin aux tâches ménagères dévolues aux femmes afin que celles-ci puissent pleinement participer au côté de leur camarades masculins à la poursuite des objectifs des plans quinquennaux. Sont ainsi édifiées des centrales alimentaires qui, pleinement équipées, contiennent des abattoirs, des boulangeries, des entrepôts, et de grandes cuisines confectionnant des produits alimentaires semi-finis. Ces derniers sont distribués dans les magasins répartis au sein des districts résidentiels.

Quant à l’habitat, celui-ci prend trois grandes forms :

-la propriété privée : le droit au maintien de la propriété privée est basée sur une loi de 1918 aménageant une exception à l’expropriation généralisée, effectuée par l’Etat, au profit des maisons mono-familiales ayant une valeur inférieure à 10 000 roubles

-les maisons collectives

-les maisons communales, forme la plus « aboutie » d’habitat communautaire, chacune contenant approximativement 400 personnes. Chaque individu se voit attribué un espace de vie de 6 à 9 m² pour son usage personnel.

Le secteur économique sera lui monopolisé par l’industrie jusqu’à la fin de l’Union soviétique. L’idéologie soviétique identifiant ce secteur comme le moteur de l’économie et le moyen de la libération par le travail du « camarade » soviétique, elle lui sacrifiera l’essentiel de l’espace non dévolu aux immeubles d’habitation et à la pompe officielle.

L’avènement du capitalisme dans les années 1990 et le retour de la propriété privée vont à nouveau bouleverser le paysage urbain russe. Néanmoins les marques de l’idéologie communiste reste encore à ce jour lisible dans le tissu urbain, posant la question du réaménagement de l’espace aux nouveaux pouvoirs publics.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s