Tokyo, emblème d’une urbanité postmoderne

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Tour de Tokyo conçue par l’architecte Tachû Naitô  (arrondissement de Minato, Tokyô)

Tokyo est aujourd’hui la plus grande mégalopole au monde avec une population de 37,4 millions d’habitants. Ses traits spécifiques sont l’entrelacement des fonctions urbaines et rurales, son étendue immense et le désordre apparent tant de la structure de ses rues que de l’architecture de ses bâtiments, aux styles extrêmement variés.

Ce tissu urbain unique a pris naissance sur les débris de la capitale, détruite par les bombardements américains lors de la Seconde Guerre mondiale

La réforme agraire menée en 1946 sous l’égide de l’occupant américain incarne l’implantation du capitalisme moderne au Japon. Avec pour objectif la promotion de la propriété privée et l’abandon des structures socio-économiques de la société rurale, elle bouleverse l’organisation de l’espace. La reconstruction du pays n’impulse cependant pas une planification de l’urbanisme, les nouvelles constructions s’implantant en suivant un réseau viaire hérité de la période féodale.

En 1963 la hauteur des constructions est libérée dans les 23 arrondissements de Tokyo, causant une intense hausse des prix dans les quartiers centraux de la capitale. Emprunté à l’urbanisme new-yorkais, le système des bonus zoning permet aux promoteurs de déroger aux coefficients d’occupation des sols en contrepartie de la création d’espaces publics

Dans les années 70 les quartiers centraux de Tokyo sont pour l’essentiel de vastes zones chaotiques d’habitat-artisanat vétuste irriguées par des venelles étroites. Les opérations de rénovation urbaine, focalisées sur les zones jouxtant les gares incluent de préférence des grandes surfaces commerciales et des immeubles de bureaux plutôt que des immeubles d’habitation. La loi du marché prévaut dans ces opérations de rénovation urbaine.

Prenant exemple sur les New Towns de l’agglomération londonienne les technocrates décident au début des années 70 la création de villes nouvelles destinées à décongestionner la capitale –ce sont Tama, Kohoku, Chiba. Les grands ensembles d’habitat des villes nouvelles, comme ceux de Tokyo, se composent dedanchi, immeubles collectifs en béton de 5 étages, répartis de manière régulière et parallèle, et séparés par des espaces verts. Les logements, d’environ 50 m², comptent en 2 ou 3 pièces. Les logements s’occidentalisent, avec la disparition du tatami au profit des meubles occidentaux, et la substitution du bain collectif (santô) au profit de la salle de bain individuelle. Ces villes nouvelles n’ayant cependant pas été conçues pour accueillir des entreprises et donc des emplois, les migrations pendulaires de la population active sont allé en s’intensifiant continuellement.

Les jeunes adultes nés dans l’après-guerre sont à la recherche d’un habitat individuel pavillonaire, suscitant alors une intense spéculation immobilière.

En 1973 le premier choc pétrolier met fin à la période de forte croissance. Le mythe foncier selon lequel le prix du sol continuera inexorablement de s’élever est ébranlé par la première basse des prix fonciers depuis la guerre. L’Etat japonais réagit à cette décroissance par la déréglementation du secteur foncier et l’incitation fiscale à l’investissement immobilier, politique à l’origine de la reprise de la spéculation immobilière dans les années 80, favorisée par la conjoncture économique favorable. D’intenses besoins en surface pèsent alors sur les quartiers centraux de Tokyo du fait du formidable essor des activités tertiaires, en particulier l’industrie financière. Les autorités publiques incitent alors à la verticalisation de la ville, le modèle étant désormais le centre d’affaires de Manhattan.

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Centre d’affaire de Shinjuku ouest

Natacha Aveline, spécialiste de l’économie du foncier en Asie, nous éclaire sur les ressorts de cette dynamique : « Pour répondre à ces questions, nous devons explorer les arcanes du système japonais de promotion de bureaux. La déréglementation financière, en donnant naissance à une demande de grandes surfaces de bureaux au centre de Tôkyô, a en effet profondément bouleversé le mode d’intervention traditionnel des professionnels de l’immobilier. Les immeubles obsolètes des années soixante-dix ne répondant plus aux besoins des entreprises et aux nouvelles normes de travail, il a fallu constituer de vastes terrains pour construire des immeubles de bureaux d’un même gabarit que ceux de la City de Londres ou de Manhattan. Le symbole de ce type d’opération est le complexe Ark Hills à Roppongi. Pour libérer ce site de 5,6 hectares, il a fallu raser près de 200 maisons de bois et petits immeubles en béton où plus de 600 familles avaient leurs logements et leurs boutiques. Première opération privée de cette envergure, Ark Hills comprend une tour de 37 étages de bureaux et 4 sous-sols, une salle de concert, le siège et les studios d’une chaîne de télévision, un hôtel de 36 étages et trois tours d’habitation. Son succès commercial a été immense : fixées originellement à 9000 ¥/m²/mois (environ 4 300 F/m2/an), les surfaces de bureaux se sont très vite louées deux fois plus cher. Les loyers des logements ne sont pas moins exorbitants : 500 000 ¥/mois (20 000 F/mois) pour un appartement de 60 mètres carrés. »

L’on observe également en 1986-87, le processus de privatisation des logements sociaux municipaux ou régionaux : les organismes logeurs publics vendent leurs biens immobiliers et cessent leur activité de construction ; à l’inverse ils entament un cycle de rénovation de cités d’habitat social construites dans les années 1950-60 dans les quartiers centraux ou de la proche périphérie, autorisant ainsi une prodigieuse hausse des loyers, multipliés par 3 ou 4. Les demandeurs doivent justifier un salaire équivalent à 4 fois le montant du loyer. Leur vocation à l’origine sociale prend fin progressivement, tandis que les premiers mouvements de revendications s’organisent et introduisent dans le débat public, le thème du droit au sol.

La bulle foncière  prend forme en 1986 -1989 pour exploser graduellement durant l’année 1990. Les prix de l’immobilier chutent alors de 70% en un an. Ce dégonflement des prix se prolongera durant toutes les années 1990.

En 2001 le gouvernement japonais lance une politique de « renouvellement urbain », déterminant des secteurs au cœur des trois plus grandes villes (Tokyo, Osaka et Nagoya) où les coefficients d’occupation des sols ont été considérablement augmentés afin de contrecarrer la chute des prix immobiliers. Les autorités soutiennent une revitalisation de l’espace urbain en accordant aux promoteurs des augmentations de surface constructible en cas de réalisation de petits espaces publics, de logements et d’équipements culturels et commerciaux de proximité. Cette revitalisation s’appuie sur les grandes friches industrielles et ferroviaires libérées suite à l’explosion de la bulle immobilière ainsi que par la délocalisation de nombre d’entreprises japonaises dans les pays d’Asie de l’est.

Si les pouvoirs publics semblent aujourd’hui impulser des opérations d’urbanisme, ou tout du moins canaliser au mieux les forces d’un marché immobilier largement déréglementé  l’agglomération continue de s’étendre dans les franges urbaines, l’organisation spatiale de la ville apparaissant toujours désordonnée. Quatre facteurs expliquent cette dynamique : la faible intervention de l’Etat, le rôle majeur des opérateurs ferroviaires privés, la protection particulièrement forte dont joui la propriété foncière et la plasticité du bâti ancrée dans la culture japonaise.

La faiblesse de l’Etat perdure depuis l’industrialisation du Japon datant de la période Meiji (1862-1912). La gestion des services urbains est en effet laissée aux habitants des quartiers, selon une coutume datant de la période médiévale. Les organisations de quartier (chônaikai) prennent en charge l’entretien des rues et l’organisation des festivités locales, créant une solidarité locale forte. Cette prise en main par les habitants est également à l’origine du désengagement des pouvoirs publics, responsable du sous-équipement des réseaux routiers. Ceux-ci couvrent 7,6% du territoire de Tokyo contre 25% dans les grandes villes américaines et 20% à Paris, cette insuffisance causant de nombreux engorgements de la circulation. Les espaces verts sont également réduits : leur superficie est de 3m² par habitant contre 15m² par habitant à Paris.

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Autoroutes suspendues, arrondissement de Chibâ

Les compagnies ferroviaires privées ont depuis la guerre diversifié leurs activités en construisant des logements le long de leurs lignes puis des centres commerciaux auprès de leurs gares. La privatisation en 1987 de la Japan National Railways, unique compagnie publique de chemins de fer, marque la fin de la régulation du secteur. Les compagnies dès lors massivement dans les lotissements et les sites de loisirs dans les espaces desservis par leurs lignes, faisant de leurs nouvelles gares des pôles urbains comprenant de nombreux services de proximité et favorisant l’extension de l’urbanisation.

Ainsi du fait de l’engorgement du système routier et de l’implantation forte des compagnies ferroviaires le rail assure encore aujourd’hui 32% du trafic de voyageurs, faisant jeu égal avec l’automobile.

Le droit de la propriété foncière ne fait que très peu de place au Japon à la nation d’utilité publique. Les pouvoirs publics ne peuvent donc qu’à un prix financier et politique très fort imposer leurs projets d’aménagement. La bulle spéculative dans le domaine immobilier qui prend place dans la seconde moitié 1980 a fait croître de façon démesurée le coût du foncier (au plus fort de la vague spéculative l’ensemble du foncier tokyoïte avait une valeur égale à celle de tout le territoire américain !). Bien que les prix aient par la suite reculé dans une large proportion, le coût du foncier reste un obstacle de taille aux opérations de restructuration de l’espace urbain et à la mise en place d’équipements publics. A cette cherté s’ajoute le morcellement de la propriété foncière, plus de la moitié des parcelles des 23 arrondissements de Tokyo étant inférieures à 100m².

Si le sol a une valeur considérable la bâtiment n’en a presque aucune. La prégnance dans la culture japonaise de la plasticité du bâti, signe d’une acclimatation à un territoire où le risque de destruction des constructions par les catastrophes naturelles est bien présent, conduit à l’emploi de matériaux de construction d’une durée de vie inférieure à 30 ans. Le renouvellement du bâti est donc continuel, ce qui se reflète dans l’importance économique du secteur de la construction représentant 8% du PIB japonais (contre 1% en France).

Reste donc la question du regard à porter sur ce tissu urbain aux caractéristiques uniques. L’enchevêtrement de rues ne portant bien souvent pas de noms et dont les bâtiments de tout style ont imbriqués les uns dans les autres faute d’espace suscite chez certain auteurs une réaction de répulsion face à un tel manque apparent d’urbanité, tandis que d’autres se fondent sur un courant d’architecture théorisé par le philosophe Jacques Derrida, le déconstructivisme, pour appréhender et magnifier l’anarchie du bâti tokyoïte.

Un exemple d'architecture postmoderne : Aoyama Technical College conçu par l'architecte Makoto Sei Watanabe (arrondissement de Shibuya)

Un exemple d’architecture postmoderne : le Aoyama Technical College conçu par l’architecte Makoto Sei Watanabe (arrondissement de Shibuya)

Ainsi certains architectes tel Shinohara Kazuo avec son concept d’ « anarchie progressive » font l’apologie de ce désordre urbain. L’architecte Rem Koolhaas, principal architecte théoricien du chaos, annonce ainsi :

« Une innocence consisterait à croire en cette fin de siècle, que le développement urbain le bâti- puisse être prévu et contrôlé d’une façon raisonnable. Le bâti le plein- est désormais incontrôlable, livré tout azimut à des forces politiques, financières et culturelles qui le plongent dans une transformation perpétuelle. »

Mais il revient à Augustin Berque, géographe spécialiste du Japon, d’apporter le fin mot  sur ce sujet :

« C’est en ce sens que je lirais le discours des années 80, où l’on exaltait le  »chaos créatif » de Tokyo, alors que chacun pouvait éprouver les méfaits humains et culturels dudit chaos. Certes l’idéologie en question est plus qu’une simple propagande. Elle s’enracine profondément dans la culture et loin dans l’histoire. On aurait, par exemple, pas grand mal à trouver des points communs, voire une filiation, entre l’éloge de l’anarchie auquel un Shinohara Kazuo se livre à propos de Tokyo, et le non-agir (uru wei) du taoïsme. Certains sinologues ont justement rapproché ce uru wei de l’anarchie, au sens étymologique d’absence (an-) de principe directeur (arché). Le problème est que si une telle « an-archie » peut procurer des jouissances à l’esthète ou au philosophe, elle n’en donne pas forcément à l’habitant, alors même que sa logique l’apparente à un topologisme qui s’enracine dans le local. C’est que les mégalopoles contemporaines sont justement plus que locales… Il y a au contraire, semble-t-il, un lien direct entre l’absence de principe directeur (c’est-à-dire un urbanisme conséquent) et certains problèmes les plus criants des villes japonaises, tel le niveau des prix fonciers qui tend à les rendre inhabitables sinon par des personnes morales. Voilà, par exemple, ce que dénonce, parmi bien d’autres, un article du juriste Watanabe Yôzô. Celui-ci rejoint les accents d’un Henri Lefebvre pour juger qu’au Japon, l’urbanisme a négligé  »la vie », l’environnement, la culture, l’histoire, la tradition, autrement dit qu’il n’obéit qu’à une logique politico-économique à courte vue, manipulant des concepts dépourvus de référent. Au bénéfice de qui, par exemple, cette  »intensification de l’utilisation du sol » que, depuis vingt ans au moins prônent régulièrement les plans d’urbanisme de Tokyo ? Watanabe pose la question, mais sans donner de réponse : il se borne à déplorer un  »manque radical de point de vue ». »

[…]

« Or la cité, le territoire, pâtissent de ces incohérences. Vont-elles se perpétuer ? Voire. Je ne crois pas que, dans l’organisation de l’espace, le Japon puisse indéfiniment ignorer certaines contraintes de la modernité, qui sont d’ordre politique. La « beauté du chaos » (Shino haraK azuo), loin d’être post-moderne, n’est qu’un euphémisme pour : mise à sac de la ville par le profit sauvage, aux dépens des pré-modernes ploucs. »

Sources :

Tokyo : Architecture et urbanisme, Livio Sacchi, Flammarion (2005)

La dynamique du Japon (de1854 à nos jours), Jean-François Sabouret, Editions Saint-Simon (2005)

Histoire du Japon, Danielle Elisseeff, Editions du Rocher (2001)

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