Entrepreneurialisme urbain : le cas de Bruxelles

Quartier d'affaires du Zénith (Bruxelles)

Quartier d’affaires du Zénith (Bruxelles)

La capitale belge, gouvernée par la région de Bruxelles-Capitale (instituée en 1989 dans le cadre de la fédéralisation de l’État belge), est depuis deux décennies une ville où s’expérimente de la façon la plus radicale l’entrepreneurialisme urbain. Cette notion, formulée par David Harvey en 1989, désigne une vision du développement territorial basée sur la tertiarisation de l’économie, la recherche d’une attractivité forte au niveau international et la gentrification de la population.

Cette vision du développement est explicitement basée sur les principes de l’économie néolibérale, à contrecourant de la rationalité keynésienne: les redistributions sociales ne sont plus considérées comme un garant des performances économiques nationales, mais comme des retombées attendues de ces performances, par le jeu « d’effets de cascade ». Partant de ce présupposé les élites politiques de la région bruxelloise et des 19 communes de la capitale mettent en œuvre depuis le début des années 1990 une politique de promotion internationale de la ville, par l’implantation de bâtiments de prestige tel ceux accueillant les institutions européennes, l’organisation d’évènements internationaux ainsi que des mesures fiscales et urbanistiques particulièrement favorables à l’implantation de bureaux (lieu d’exercice des activités financières, de conseil et d’audit, de marketing, de création, des services informatiques…) et de résidences de standing.

Sur le plan financier cette démarche visant à l’implantation de bureaux (appelée par la suite « bruxellisation ») est motivée par les taxes foncières pesant sur les surfaces meublées à usage professionnelle. L’agglomération compte ainsi aujourd’hui plus de 7 millions de m² de bureau, dont 2,3 accueillent des administrations publiques régionales, nationales et européennes. De plus le départ des populations pauvres permet aux communes  de réviser à la baisse leurs dépenses sociales, tandis que les employés du secteur tertiaire  sont pour elles source de recettes fiscales.

Cette politique s’appuie sur la loi organique du 29 mars 1962, permettant aux autorités publiques de se fonder sur « l’extrême urgence » afin de désigner des zones où elles disposent d’un droit d’expropriation pouvant être utilisé à tout moment sur une période renouvelable de dix années, privant les habitants de leur protection légale (le régime des baux d’habitation) et constitutionnelle (le droit de propriété). Un premier usage extensif de cette législation fut la mise en œuvre du projet Manhattan élaboré dans les années 1960. Il s’agissait de raser 53 hectares de tissu urbain dans le quartier Nord afin de reproduire dans la capitale un quartier d’affaires semblable à celui de New York, connecté au territoire belge par des autoroutes. Ce projet n’a aujourd’hui toujours pas vu le jour mais a conduit à l’expulsion de 12 000 habitants pour un taux de relogement de 15%.

Le projet Manhattan aujourd'hui

Le projet Manhattan aujourd’hui

.Le gouvernement régional de Charles Picqué, au pouvoir de 1989 à 1999 puis de 2004 à 2009 fera également un abondant usage de cette législation d’exception afin de procéder à cinq plans d’expropriation dans le quartier du Midi, politique justifiée par la volonté de créer un quartier d’affaires en lieu et place de l’habitat populaire existant. Le ministre-président souhaite alors posséder les terrains dans les abords de la gare afin de les revendre avec profit aux promoteurs immobiliers désireux de faire de ce quartier attractif un petit centre d’affaires. Les opérations sont menées par la société anonyme Bruxelles-Midi, dite « entreprise sociale de marché », conçue dans un cadre de partenariat public-privé et censée financer un « accompagnement social » des habitants grâce à ses profits. Le manque considérable de moyens financiers affectés à cette opération poussera les autorités locales à faire fuir les résidents non en leur proposant une indemnité suffisante mais en détruisant progressivement les immeubles au fur et à mesure de l’avancement des plans d’expropriation. Le quartier sinistré en résultant, déserté par les promoteurs, donne à voir l’absurdité d’une vision de l’urbanisme ne prenant pas en compte le tissu social.

La révision, au début des années 2000, des deux principaux documents d’aménagement du territoire en région bruxelloise que sont le Plan régional de développement et le Plan régional d’affectation du sol a été l’occasion de poser un bilan de la première décennie d’action publique régionale sur la ville. La « revitalisation urbaine » a transformé les quartiers centraux, mais sans atteindre les objectifs principaux de cette politique, à savoir freiner voire inverser les tendances à la périurbanisation des classes salariées intermédiaires, et contrer les tendances à l’appauvrissement de la population dans les quartiers centraux. Le revenu par moyen par habitant dans la région bruxelloise était égal à celui des habitants du reste du pays dans les années 1990, il est tombé à 90% du revenu moyen national en l’an 2000 et à 85 aujourd’hui, pour tomber à 65% dans les quartiers centraux. Plutôt qu’à une remise en question de la stratégie de « revitalisation », les autorités régionales ont pris appui sur ce constat pour justifier une intensification des dispositifs existants, tout en leur adjoignant une stratégie nouvelle.

Ces deux documents sont aujourd’hui complétés par le Plan de développement international adopté par le gouvernement régional fin 2007 et en cours d’intégration dans le nouveau Plan régional de développement durable. Ce document est centré sur une option de valorisation foncière et immobilière de portions sélectionnées du territoire. Le plan met ainsi en vitrine dix « zones stratégiques » (dont le quartier européen, les abords de la gare du Midi, le quartier des musées, le site du Heysel, etc.) à des fins de développement d’une typologie stéréotypée de grands projets, tels un centre de congrès, une grande salle de concert, un nouveau stade, des complexes commerciaux, des ensembles de bureaux ou des « éco-quartiers ».

Mais si l’élite politique bruxellois compte sur la venue d’une population qualifiée et fortunée afin de modifier la composition socio-économique de la ville, l’évolution actuelle de la population bruxellois va à l’encontre de telles attentes. Celle-ci est en effet passée de 950 000 à 1 125 000 personnes de 2000 à 2010 après plusieurs décennies de stagnation démographique. Cet accroissement est essentiellement dû à l’implantation d’étrangers. Le chômage, croissant et dont le taux s’élevait à 17% en 2007, témoigne de l’incapacité de l’économie locale à absorber cette croissance de la demande d’emploi, en particulier dans les postes peu qualifiés.

Des auteurs, au cœur des luttes urbaines agitant la ville, font part de façon détaillée de la politique urbaine à l’œuvre à Bruxelles dans le quartier nord (http://www.quartiernord.be/fr/index.html). Le livre du journaliste et réalisateur Gwenaël Breës, Bruxelles-Midi, l’urbanisme du sacrifice et des bouts de ficelle, décrit exhaustivement les opérations d’aménagement opérées dans le quartier du Midi. Il est téléchargeable gratuitement à cette adresse : http://www.bruxelles-midi.be/livre-en-pdf. A signaler également un article paru dans la revue Agone, Une expérience de planification néolibérale au quartier Midi (Bruxelles), écrit par Benoit Eugène et disponible ici : http://revueagone.revues.org/212.

Bibliographie :

Duménil G., Lévy D., (2000), Crise et sortie de crise. Ordre et désordres néolibéraux, Presses Universitaires de France, Paris, 2000.

Veltz P., (1996), Mondialisation, villes et territoires. L’économie d’archipel, Paris, PUF

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