Analyse du tissu urbain : les textes fondateurs

Image

                    Celui voulant aujourd’hui réaliser une étude portant sur un tissu urbain a à sa disposition pléthore d’outils, ainsi que des approches théoriques variées. Ces méthodes provenant de travaux réalisés par de nombreux intellectuels durant les deux derniers siècles, voici un bref historique des ouvrages ayant bouleversé le champ de l’analyse urbaine.

J.L.N. Durand, 1841, « Précis des leçons d’architecture »

La typologie urbaine naît avec ce professeur de l’Ecole Polytechnique française. Rompant avec la théorie de l’architecture formulée par Vitruve, Durand fait en son temps œuvre novatrice en posant des formes urbaines génériques en tant que modes opérationnels reproductibles en tout lieu. Cette approche influencera profondément, et ce jusqu’à aujourd’hui, le milieu des ingénieurs.

Camillo Sitte, 1890, « L’art de bâtir les villes »

 

camillo  Sitte est le premier à formellement associer les espaces constituant la ville à des « boîtes        urbaines ».Dans cette perspective, l’espace ouvert continu est assimilé à autant de « boîtes urbaines »,    délimitées par des murs (les façades), un plancher (le sol) et un plafond (le ciel). Sitte s’emploie  notamment au sein de ces « boîtes » à déterminer les proportions spatiales  « idéales » entre les  bâtiments.

Si cette méthode d’analyse apparaît aujourd’hui comme datée et présentant de nombreuses limites  (incapacité à penser les flux, manque de commodité pour une étude diachronique d’un quartier, etc.),  son influence reste prégnante par l’ontologie de l’espace de type atomiste qu’elle revendique. Les objets  y sont en effet recensés et délimités par des limites franches et stables dans le temps, et peuvent être  manipulés dans l’espace sans que leurs attributs (telle leur fonction) en soit altérée. Ce mode de pensée t   trouve son expression la plus évidente dans le courant architectural dit « moderne » ayant eu cours    durant le second XXème siècle.

Siegfried Giedion, 1941, “Space, Time and Architecture. The Growth of a New Tradition”

Cet historien de l’art va refuser que s’applique à l’architecture moderne les notions traditionnelles de rue et de place, rejet qui va trouver sa pleine expression dans l’urbanisme dans l’après-guerre.

Saverio Muratori, 1960, “Studi per una operante storia urbana di Venezia”

Cet historien de l’art italien propose une étude de Venise fondée sur l’analyse architecturale, afin de faire apparaître sur le territoire étudié des archétypes. Il réalise cette étude en quatre étapes :

-définition de la zone d’étude

-étude préalable des objets bâtis (inventaire, étude des ressemblances et dissemblances), avec un premier classement par familles historiques

-vérification in situ et modifications subséquentes

-création d’une typologie des bâtiments

Cette approche sera confortée par Aldo Rossi dans son ouvrage « L’Architecture de la ville » (1966), qui voit «la ville comme phénomène architectural, dépendante de sa propre histoire ». Les concepts-phares proposés sont alors la continuité et la permanence, la typologie, la monumentalité et la mémoire collective. De nombreux auteurs se situeront par la suite dans la filiation de Muratori, donnant naissance au « courant italien ».

Kevin Lynch, 1960, « L’image de la cité »

Image of the cityCinq éléments paysagers structurent la ville : parcours, secteurs, nœuds, limites et repères. La méthode proposée par Lynch repose sur une conception plenum de l’espace urbain : il est dans chaque cas le résultat unique de la combinaison de facteurs spatiaux hétérogènes (axialités, hauteurs, types architecturaux…), dont la configuration est plus ou moins stable dans le temps. Les limites de cet espace sont en conséquence plus floues et mouvantes que dans la conception atomiste.

 

 

Gordon Cullen, 1961, « L’analyse visuelle de la ville »

Cette approche considère les expériences sensibles visuelles et esthétiques de parcours, de bâtiments et d’espaces. Un lieu est vécu selon son positionnement par rapport à l’ensemble des éléments qui composent son environnement immédiat. Le vécu de l’habitant est ici le ressenti des éléments signifiants pour l’individu, qui s’analysent en terme de couleur, de texture, d’échelle, de style, de caractère et d’unité.

Erwin Panofsky, 1965, « La perspective comme forme symbolique »

PanofskyCet ouvrage remet en cause l’évidence que constituait alors la perspective, et rejette l’idée d’un mode de projection universel. Il marque ainsi un tournant dans l’analyse du paysage urbain.

 

Christian Devillers, 1974, « Typologie de l’habitat & Morphologie urbaine« 

Devillers met en avant la confusion existant à son époque entre typologie et morphologie urbaines, existant depuis l’ouvrage de Durand. Le chercheur redéfinit le type comme « structure de correspondance entre un espace projeté ou construit et les valeurs différentielles que lui attribue le groupe social auquel il est destiné » et appelle ainsi à une prise en compte des cultures des milieux sociaux locaux, dénigrées par les urbanistes se réclamant de la Charte d’Athènes.

Par la suite, d’autres sociologues contrebalanceront cette thèse, pour mettre en avant le fait que l’invention des lieux est autant le fait des habitants que des concepteurs, les résidents s’appropriant l’espace et en renouvelant constamment l’usage.

M. L. Bdenedikt, 1979, « To take hold of space: Isovists and Isovist fields« 

Dans cet article Benedikt fait apparaître pour la première fois le terme d’ « isovist », désignant la forme géométrique contenant l’ensemble des points visibles à partir d’un point de vue dans un environnement donné. Cette approche, très novatrice, remplace l’approche discrète de la réalité (au sens mathématique du terme, c’est-à-dire figurée par des lignes et des polygones) par une approche continue (champ vectoriel). Cet outil permet d’étudier notamment le degré de visibilité de tel ou tel partie du tissu urbain (approche développée par Alisdair Turner dans un article publié en l’an 2000) ou encore d’analyser la diversité spatiale que présente un ensemble d’isovists formant un cheminement visuel.

Toutefois, en privilégiant les grandes perspectives et les champs visuels ouverts, cette approche a implicitement tendance à valoriser l’idéal urbanistique de la Renaissance.

Bill Hillier et son équipe du University College de Londres, travaux publiés au début des années 1980

Ces chercheurs proposent la théorie de la syntaxe spatiale : des lignes axiales sont introduites dans les espaces publics, afin que tout ce qui fait ville en soit entouré.

En identifiant très finement les espaces et les axes de communication entre ceux-ci ont peut alors en effet se livrer à différentes analyses : graphe de connectivité, définir des « isovists » – des zones homogènes d’un point de vue visuel-, calculer un indice d’intégration locale, un coefficient de clusterin, hiérarchiser les lignes axiales…Ces outils, aujourd’hui intégrés dans les SIG, ont de très nombreuses applications : transports, aménagement de la voirie, architecture…

Hillier et Hanson, 1984, “The Social Logic of Space”

Hillier propose en 1984 une approche analytique de l’espace se démarquant du système des isovists, reposant sur deux approches : les espaces convexes et les lignes axiales. Ces deux approches ne coïncident que dans des tissus urbains extrêmement réguliers, telle par exemple une maille orthogonale rigide.

On peut ainsi voir dans l’illustration ci-dessous la représentation d’un isovist (dessin de gauche) et des lignes axiales identifiées par Hillier (dessin de droite).

Image

Remettant en cause la notion d’espace convexe formulée par Hillier, Péponis et son équipe proposeront en 1997 la notion d’e-partitions, espaces caractérisés chacun par un ensemble de discontinuités du tissu urbain visibles depuis leur point central. Cet outil permet d’analyser l’évolution du degré de discontinuité visibles dans l’espace urbain (il est toutefois inadapté à la prise en compte des façades courbes).

Geoffrey Edwards, 1993, « The Voronoi Model and Cultural Space: Applications to the Social Sciences and Humanities« 

C’est Edwards qui proposera le premier d’appliquer les diagrammes dits de Voronoi à l’analyse urbaine. On définit la région Voronoi comme la région de l’espace plus proche d’un objet donné que de tout autre objet. Cet outil mathématique est aujourd’hui très employé dans les Systèmes d’Information Géographiques (SIG).

Image

Diagramme de Voronoi réalisé à partir d’un ensemble de points

 Philippe Panerai, Marcelle Demorgon et Jean-Charles Depaule, 1999, « L’Analyse urbaine »

PaneraiCe collectif revendique un regard géographique qui se soucie peu de l’architecture et pose les questions suivantes :

-comment comprendre la multiplicité des images que donne à voir le territoire ?

-quels principes ont organisé ces espaces ?

-quels principes les défont ?

Les clés de lecture pertinentes à cette analyse sont le territoire, les paysages urbains, le tissu urbain, les phénomènes de croissance, les typologies, et enfin les tracés et hiérarchies du système viaire et tissu bâti.

Il semble aujourd’hui exister un consensus, du moins dans les études généralistes, consistant à réaliser l’analyse du tissu urbain en procédant à l’observation successive de quatre éléments (le parcellaire, le système viaire, le système bâti et le système des espaces ouverts) puis à les mettre en relation afin de dégager une analyse globale du territoire étudié. Cette méthode présentant une grande richesse formelle, elle sera donc prochainement l’objet d’un article…

Sources 

BENEDIKT M. (1979), « To take hold of space: Isovists and Isovist fields », Environment and Planning B Ð Planning and Design, n°6, p.47-65.

HILLIER W., PENN A., (1993), « Virtuous circles, building sciences and the science of buildings: using computers to integrate product and process in the built environment », The International Journal of Construction Information Technology, vol. 1, n¡4, pp. 69-92.

MAIZIA Mindjid, (1999), « Régularité(s) urbaine: l’écart morphologique, une tentative de systématisation », 328 p.

PEPONIS J., WINEMAN J., RASHID M., HONG KIM S., BAFNA S., (1997), « On the description of shape and spatial configuration inside buildings: convex partitions and their local properties », Environment and Planning B: Planning and Design, vol. 24, n¡5, pp. 761-781.

TURNER A., DOXA M., O’SULLIVAN D., PENN A., (2000), « From isovists to visibility graphs: a methodology for the analysis of the architectural space », Environment and Planning B: Planning and Design.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s