Emergence(s) de l’urbanisme temporel

PENTAX ImageComment s’orienter dans une ville aux temporalités éclatées ? (Gare St Lazare, Paris)

      Durant très longtemps, l’urbanisme s’est pensée comme une discipline portant uniquement sur l’espace, sans doute du fait de l’influence prépondérante qu’exerçaient sur elle l’architecture et de la géographie. Cependant, on constate en France depuis les années 1990 l’émergence d’un urbanisme dit temporel, en ce sens qu’il donne un sens central à une 4ème dimension qui n’était auparavant que considérée comme très secondaire.

L’urbanisme temporel se décline aujourd’hui de deux façons distinctes : comme une nouvelle conception des politiques publiques locales et comme une prise en compte novatrice de la temporalité dans les projets urbains.

1° L’urbanisme temporel comme nouveau mode d’organisation des politiques publiques locales

De nombreuses analyses sociologiques soulignent l’affaiblissement des temporalités institutionnelles (temps de l’église, temps de l’usine, rites sociaux familiaux…). Les sondages notent actuellement la distinction qui s’opère entre « sur-occupés » et « sous-occupés ». Parmi les premiers on trouve d’abord les ménages diplômés bi-actifs avec enfants – planifiant d’une façon très dense leur agenda et consacrant un temps croissant aux activités de socialisation – et les familles monoparentales. Les « sous-occupés » relèvent eux soit des temporalités très ritualisées (ou routinières, selon le regard que l’on porte sur la question), soit très destructurées.

Les synchronisations temporelles au sein des familles dépendent de facteurs comme le nombre et l’âge des enfants, la catégorie socio-professionnelles des parents (les couples au sein des ménages de cadres passent ainsi plus de temps ensemble le matin que le soir par exemple, contrairement aux ménages ouvriers) et la culture dont ceux-ci sont issus. Comme le montre Godard (2003), l’école demeure cependant un puissant synchronisateur temporel, aussi bien pour le temps quotidien que pour les rythmes annuels d’une large partie de la population.

La capacité à planifier d’une façon ‘efficiente’ son agenda prend cependant aujourd’hui une importance croissante. En effet, durant des décennies un rythme de travail (8h-17h du lundi au vendredi, puis un weekend chômé de deux jours) a été considéré comme la norme. Or aujourd’hui près de deux tiers des employés ont des horaires dits « atypiques », impliquant heures de travail fragmentées et ayant fréquemment lieu le soir, durant la nuit ou le weekend. L’implantation rapide de nouvelles technologies de communication (téléphone mobile, Internet) a permis aux employés d’une partie du secteur tertiaire de disposer d’un emploi du temps plus malléable – via le télétravail. A travers les réseaux sociaux, de nouveaux modes de socialisation et de mobilisation collective prennent vie et réunissent des citoyens auparavant séparés. L’impératif social d’autonomisation de l’individu a pris une importance capitale, entraînant l’éclatement des modèles culturels structurant les temps sociaux.

Au niveau sociétal, la désynchronisation et l’individualisation des modes de vie entraînent des problèmes de congestion (notamment au niveau des transports) ainsi que de cohésion sociale – une partie croissante de la population étant soumise à des horaires de travail l’empêchant d’accéder d’une façon satisfaisante aux services publics, dont les horaires d’ouverture sont encore souvent pensés pour des administrés ayant un rythme de travail « standard ». Ainsi depuis les années 1990 a émergé l’idée de penser de façon coopérative les horaires de services publics, voir d’entreprises privées, agissant sur un même territoire. Ainsi parcs, piscines publiques, écoles maternelles…élargissent ou décalent leurs plages horaires, ou encore pensent d’autres utilisations pour leurs locaux durant des heures où ceux-ci sont actuellement fermés. Ces décisions ne peuvent avoir lieu que suite à des débats approfondis entre services, d’où émergent des synergies nouvelles.

Ainsi certaines villes (Paris, Dijon, Montpellier…) ont décidé l’instauration de « Bureaux des Temps » chargés d’informer les acteurs publics et privés sur ce type de démarches, de susciter des débats et de fournir des propositions aux décideurs politiques.

Ainsi à Bordeaux, suite à la réalisation d’une étude portant sur la congestion des transports publics lors des heures de pointe, a été prise la décision de décaler d’un quart-d’heure le début des heures de cours dans les universités de l’agglomération, décalage qui a effectivement permis aux collégiens et lycéens bordelais de ne plus souffrir de l’engorgement du tramway et des lignes de bus lors de leur trajet matinal en direction de leur établissement scolaire.

2° L’urbanisme temporel comme appréhension novatrice de la temporalité des projets urbains

Le projet urbain apparaît de moins en moins comme un outil de planification mais comme un processus. L’action spatiale engage tout un projet de territoire qui repose en effet sur un récit, au sens d’un exposé d’une histoire dudit territoire qui lui donne sens et cohérence et joue sur sa représentation. L’urbaniste, face à un monde complexe et hétérogène, réalise une synthèse des données du lieu donnant un sens éminemment politique à son projet de planification. L’ancienneté, l’aspect traditionnel ou historique sont des concepts qui jouent aujourd’hui un grand rôle dans les projets urbains français, en réaction contre l’urbanisme fonctionnaliste des années 1950-1970 et afin de répondre aux besoins de sens, d’identité et d’ancrage qui travaillent de nos jours la société française.

Traditionnellement le projet urbain se conçoit par une projection dans le futur de l’objet à réaliser, les temps étant découpé en phases où sont réalisées les étapes du projet. Il n’y a donc pas là de signification dynamique donnée à la dimension temporelle, dans le sens où la définition du projet ne se réalise pas au fur et à mesure de sa réalisation. Cette conception du projet repose de plus implicitement sur le postulat que le projet, une fois réalisé, structurera définitivement le territoire concerné, ce qui est en contradiction avec les réalités de la « modernité liquide » (pour emprunter l’expression de Zygmunt Bauman) dans laquelle nous sommes aujourd’hui plongés. La lecture du projet en tant que processus permet en revanche à celui-ci de s’adapter à des circonstances changeantes et à donner de facto plus de place à la discussion entre acteurs.

Ainsi la ville de Dijon a décidé en 2008 la création d’une mission « Temps Urbains » au sein de ses services lui permettant d’intégrer la dimension temporelle dans ses outils de planification. Plus généralement, l’idée centrale de l’urbanisme temporel est de quitter le cadre traditionnel de l’urbanisme de normes pour entrer dans des processus où les concepteurs de l’urbain (urbanistes, aménageurs, architectes, sociologues, élus…) dialoguent constamment, entre eux et avec la population, pour définir au fur et à mesure de leur réalisation les projets urbains à l’oeuvre sur un territoire. Car le mythe selon lequel le projet serait conçu intégralement durant la dite « phase de conception » ne peut plus guider l’action aujourd’hui l’action des professionnels, tant l’ensemble des travaux de recherche portant sur les projets urbains (terme popularisé dans le monde professionnel de l’urbanisme durant les années 1990) montrent leur évolutivité au fil du temps, les adaptations de fond, les temporalités diverses des politiques publiques les ayant constamment remodelés au cours de leur réalisation.

Jean-Yves Toussaint et Monique Zimmermann ajoutent « A la question – qu’est-ce que le projet urbain?- Peut être faut-il s’interdire de répondre. (…) Ce n’est pas quelque chose de fini, c’est une oeuvre en gestation avec des zones d’incertitude à assumer. (…) il convient d’assumer la pluralité des sens. »

Sous la présidence de Michel Noir (1989-1995) la communauté urbaine lyonnaise a vu l’organisation de ses services complètement bouleversée, avec pour mots d’ordre la transversalité des projets et la participation des habitants : chaque projet d’espace public est piloté par un unique chef de projet, ayant un rôle de coordinateur chargé de penser la participation de la population concernée, ainsi que des différents services municipaux, à l’élaboration du projet. Une trentaine de dispositifs de concertation sont alors expérimentés. Poursuivie à Lyon par les municipalités suivantes, cette conception du projet urbain porte avant tout attention au processus d’élaboration de celui-ci, processus assumé comme oeuvre collective et ayant une réalité depuis les prémisses du projet. Les évaluations habitantes ayant lieu après les chantiers, tout comme les expérimentations temporaires pouvant se dérouler sur un site, font que le dialogue entre acteurs se poursuit même après la fin officielle du projet. Ainsi il n’existe alors pas d’un point de vue temporel de frontières étanches entre conception/dialogue inter-acteurs et réalisation du projet urbain.

L’urbanisme temporel permet donc de repenser le projet urbain dans un sens lui assurant une adaptabilité forte à l’évolution de son contexte et donnant à la démocratie participative des occasions multiples d’intervention, ainsi que d’assumer in fine la ville comme une construction en mutation permanente.

Liens

Le site de Tempo Territorial, association ayant pour but de favoriser le dialogue inter-acteurs autour des démarches temporelles territoriales [de nombreux documents sur le sujet y sont disponibles] :

http://tempoterritorial.free.fr/

Documentaire sur le Bureau des Temps de la Ville de Paris :

http://www.dailymotion.com/video/x7ap25_l-air-du-temps_lifestyle

Sources

Zygmunt BAUMAN, Le présent liquide, Paris, Seuil, 2007

Jean-Yves BOULIN, Villes et politiques temporelles, Paris, Institut des villes, collection “Villes et Société”, 2008

Norbert ELIAS, Du temps, Fayard, 1996 (première édition allemande, 1984)

Delphine JOLIVET, L’hétérogénéité temporelle du projet d’urbanisme, Rencontre jeunes chercheurs, 21-22 novembre 2013, Université de Franche-Comté (UMR 7324 CITERES-IPAPE)

Francis GODARD, Cessons d’opposer temps individuels et temps collectifs, Ceras, Revue projet n°273, Mars 2003

Michel LUSSAULT, L’homme spatial : la construction sociale de l’espace humain, Paris, Editions du Seuil, 363 p.

Juliette ROCHEMAN et Diane-Gabrielle TREMBLAY, Politiques temporelles et bureaux du temps : défis et potentiels pour les territoires, Revue Canadienne des sciences régionales 34(1), p. 9-18

Jean-Yves TOUSSAINT et Monique ZIMMERMANN, Projet urbain, ménager les gens, aménager la ville, Bruxelles, Mardaga, 1998, p. 192

Yannis TSIONIS et Volker ZIEGLER, Anatomie de projets urbains, Editions de la Villette, 2007

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